L’archipel des Bijagos au sud du Sénégal en Guinée-Bissau

Des lamantins, des antilopes, des crocodiles du Nil, etc. Une Afrique miniature préservée dans un chapelet de 88 îles formant une réserve de biodiversité où la faune terrienne croise les plus belles espèces marines.


L’embarcation file à 40 km à l’heure vers l’horizon. A cette vitesse, la surface de l’eau devient aussi dure qu’un plateau métallique sur lequel ricoche l’esquif. Au bout d’une heure de navigation en ligne droite, la côte disparaît dans la brume et les flots virent du brun au bleu azur, signe que l’on a quitté l’immense estuaire du Rio Geba, qui se jette dans la mer près de Bissau, la capitale de l’ancienne Guinée portugaise. Mais il faut encore une heure pour atteindre le cœur de l’archipel des Bijagos. Cet ensemble de 84 îles, qui tiennent dans un péri­mètre de 100 km sur 100, constitue la réserve de biodiversité tropicale la plus proche d’Europe. Certains y voient les restes de la mythique Atlantide.

 Les Bijagos sont un drôle de ­peuple qui vit entouré d’eau mais qui n’aime pas la mer. Cela remonte au XVIIIe siècle. Les Bijagos se livraient alors à la piraterie, attaquant les bateaux de passage à bord de kaniabak, des grandes pirogues de guerre. Excédés, les Portugais, qui contrôlaient la côte, lancèrent une sanglante expédition de représailles, tuant, brûlant et rasant les villages. Les Bijagos en ­conclurent que les esprits de la mer s’étaient mis en colère contre eux. Depuis, les villages bijagos sont construits à bonne distance des côtes. Sur 25 000 habitants dans l’archipel, on n’en compte pas plus de 200 qui pratiquent la pêche. Les autochtones ne mangent pas de poisson : ils se nourrissent de riz et d’huile de palme, ainsi que de poulets, de cochons et de chèvres. Les vaches sont destinées aux cérémonies sacrées. Les femmes ramassent des huîtres, des couteaux et des crabes à marée basse.

Science du poison

La plupart des pêcheurs viennent en fait du Sénégal et de la Guinée-Conakry voisine, attirés par les fabuleuses ressources halieutiques du coin. Tant qu’ils ne s’installent pas sur les îles sacrées, réservées aux pra­tiques d’initiation rituelle, ils sont les bienvenus. Les contrevenants sont gentiment prévenus une première fois par les anciens. S’ils ne déguerpissent pas, ils s’exposent à la redoutable science des Bijagos en matière d’empoisonnement et tombent les uns après les autres, frappés par un mal mystérieux. Mais ce savoir est aussi au service d’une incroyable pharma­copée : les Bijagos soignent à peu près tout avec leurs plantes, même les morsures de pythons, mambas ou autres vipères du Gabon. Et le paludisme. Mieux vaut ne pas tomber gravement malade : il y a un dispensaire et un infirmier en tout et pour tout dans les îles.

Les Bijagos sont accueillants, mais il faut respecter leurs traditions. Pas question d’installer un campement touristique sans leur accord. C’est la première chose dont s’est assuré Gilles Develay. Cet ancien routard est un grand gaillard blond de 54 ans, qui est tombé amoureux du coin au cours d’un de ses innombrables voyages. Dix-huit ans qu’il fréquente les îles, treize qu’il vit à Bubaque, la plus grande île de l’archipel, avec sa femme sénégalaise et leurs deux filles. « C’est un endroit parfait. Tout pousse, il y a de l’eau souterraine toute l’année, même en cas de sécheresse. » Il n’y a pas de risque que le tourisme de masse vienne détruire ce fragile écosystème. Pour construire son ­hôtel, Casa Afrikana, Develay a dû importer tout le matériel de construction du Sénégal. Il faut compter vingt heures de navigation en grande pirogue pour joindre ­Ziguinchor, la ville principale de la province de Casamance. Aujourd’hui encore, tout vient du Sénégal, même l’essence. Pour le reste, il faut être bricoleur : Develay a tout installé lui-même, la parabole, qui le relie à Internet, au fax et au téléphone, la radio, le générateur et le billard. Son hôtel se limite à quatre grandes chambres en dur. Comme la totalité des campements des Bijagos, qui se comptent sur les doigts des deux mains, Develay vise une clientèle très « pointue » : il s’agit des amateurs de pêche sportive. On trouve de tout au large des Bijagos : carangues, carpes rouges, barra­cudas, raies diverses, daurades roses, maquereaux, empereurs, soles, turbos, aiguillettes, cobias, otholites sénégalaises, ­requins…

Popper ou lancer

Gilles Develay pratique toutes les sortes de pêches : au Rapallo (un leurre que l’on laisse traîner 2 à 3 mètres sous l’eau), au popper (autre leurre imitant un poisson blessé), au lancer (avec un morceau de mulet pour attirer les proies)… Les canots à moteur sont équipés d’un GPS et d’un sonar pour repérer les bancs de poissons. Mais toute la technologie ne remplacera pas une ­connaissance intime des fonds marins acquise tout au long de ses années de pêche. En une semaine, il est tout à fait possible de ramener au bout de sa ­ligne un requin-tigre de 250 kg. Toutefois, cette profusion n’empêche pas Develay d’être respectueux des ressources : « Sur 30 poissons pêchés, je n’en garde que 4 ou 5. J’oblige les clients à remettre les poissons à la mer, ne serait-ce que pour calmer leur sens de la prédation, leur apprendre à respecter leur environnement. »

Cependant, ces bonnes résolutions pèsent peu face aux dégâts causés par les bateaux usines européens et asia­tiques, qui croisent au large et ramènent 10 tonnes de poisson par chalut pour ne garder au final que 200 kg d’une espèce recherchée. Ces dégradations ne sont pas le seul fait de la pêche industrielle : les grandes pirogues venues du Sénégal ­peuvent emmener jusqu’à 25 tonnes de poisson, ­conservé dans de grandes caisses en bois avec de la glace salée.

L’extrême pauvreté de la Guinée-Bissau est tout à la fois sa meilleure protection et son pire défaut. C’est grâce à elle qu’elle a pu rester préservée, mais c’est à cause d’elle que s’y livrent les pires trafics.

Lézards géants

Pas de quoi, en tout cas troubler les ébats des hippo­potames de mer, des singes et des lézards géants qui peuplent l’archipel. Les Bijagos sont tout à la fois une réserve naturelle et une Afrique miniature, « une Afrique d’avant le saccage », comme aime à dire Develay. On y trouve des gazelles, des perroquets, des varans, des lamantins, des cobs de roseaux, des loutres et même des crocodiles du Nil. Sans compter les milans, les aigles pêcheurs et les palombes qui traversent des cieux que même Turner aurait eu peine à imaginer. Souvent, pendant que les hommes pêchent, leurs femmes partent à la découverte des merveilles des Bijagos. Sur les 88, seules une vingtaine sont habitées et, en tout, il ne doit pas y avoir plus de 200 chambres dans l’archipel. Presque de quoi se ­prendre pour un Robinson.

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